Microcrédit : forces et limites d’un secteur en plein essor
5 septembre 2009 | Publié dans la catégorie : ArticlesEn Haïti, le microcrédit est un secteur dynamique qui s’est grandement développé au regard de l’importance du secteur informel qu’elle dessert en grande majorité. Il permet ainsi à des dizaines de milliers de personnes d’avoir accès au crédit que les institutions financières traditionnelles leur refusent. Mal nécessaire pour certains, manne pour d’autres, il n’en demeure pas moins que depuis des décennies ce système, en dépit de ses lacunes, a fait ses preuves et se donne de nouvelles ambitions. Portrait d’un secteur en mouvement.
Paulna Pierre Paul était commerçante dans les années 90. Cette activité n’étant plus rentable, elle s’est lancée dans la transformation de fruits. Elle produit de la confiture, du beurre d’arachide et des liqueurs. Mais, tandis que son commerce a commencé à prospérer, elle se retrouvait à court de capitaux frais pour y investir.
Ainsi, elle a décidé de souscrire à un prêt dans une institution de microfinance. Aussi a-t-elle obtenu du Fonds Haïtien d’Aide à la Femme (FHAF), il y a environ un an, son premier prêt de 300.000 gourdes (USD 7.142). Avec cette somme, elle espère élargir sa clientèle et consolider son entreprise. « J’avais beaucoup de demandes que je n’arrivais pas à honorer. Il me fallait trouver un moyen d’injecter de nouveaux capitaux à mon entreprise », dit Mme Pierre Paul, qui habite le centre-ville de Port-au-Prince.
Elle n’a pas eu le réflexe d’aller à la banque. « Il me faudrait beaucoup de garanties que je ne peux pas donner », se justifie l’entrepreneur. Comme elle, ils sont des dizaines de milliers, les hommes et les femmes à avoir recours au microcrédit pour financer une activité commerciale en milieu urbain ou rural.
Etroitement liée au mouvement coopératif, la microfinance existe en Haïti depuis la fin des années 40 avec l’établissement de la première coopérative d’épargne et de crédit en Haïti*. Mais, c’est au début des années 80 que les premières institutions de microfinance non-coopératives font leur apparition dans le pays.
Cependant, il a fallu attendre la décennie 1990-2000 pour assister à un réel développement de ce secteur sous l’impulsion d’ONG. Une situation qui a été aussi facilitée par la libéralisation des taux d’intérêt par les autorités monétaires en 1995.
C’est dans cette mouvance que sont nées de nombreuses institutions de microfinance, dont l’Association pour la Coopération avec la Micro Entreprise (ACME) en 1997. Cette institution de microcrédit, fondée par un citoyen belge, est devenue, avec le temps, la première institution de ce genre en terme de nombre de clients desservis. A la fin du mois d’août 2009, ils étaient plus de 25.000 personnes à constituer la clientèle de cette institution.
Les institutions de microfinance représentent un portefeuille de crédit de plus de deux milliards de gourdes. Pour ces entreprises, il faut « apporter une solution rapide, au moindre coût possible (…) à un plus grand nombre d’acteurs du secteur informel, indépendamment de leur type d’activités ».
Cependant, si le secteur informel constitue leur domaine de prédilection, il n’en demeure pas moins qu’elles financent des activités dans quasiment tous les secteurs de la vie nationale. Et dans une proportion d’environ 70 %, les femmes constituent la principale clientèle de ces institutions.
A titre d’exemple, une institution comme le FHAF a été à l’origine créée pour desservir les femmes. Mais, avec l’accroissement des prêts sollicités pour le compte de leur conjoint, il a été décidé d’étendre les crédits aux hommes. Ceci, toutefois, n’a pas empêché que 75 % du portefeuille de crédit accordé par le FHAH soient dédiés à la clientèle de sexe féminin.
De nos jours, les banques également se sont aussi mises de la partie en proposant des services de microcrédit. Sogebank, une banque privée haïtienne lançait en 2000, une filiale Sogesol, complètement dédiée à la microfinance.
La responsable de marketing et communication interne de la Sogesol, Mme Sherley Bernard, explique la raison de la création de cette institution : « le secteur informel ne répond pas à tous les critères pour emprunter de l’argent auprès des institutions traditionnelles. Ainsi à la Sogebank, nous avons décidé, à travers la Sogesol, de créer des produits adaptés à leur typologie et leurs besoins ».
Des taux d’intérêts abusifs ?
Plus d’un considèrent que les taux d’intérêts pratiqués dans le secteur du microcrédit sont abusifs. En effet, outre des frais de dossier et autres débours, les emprunteurs ont eu à faire face à des taux annuels qui oscillent des fois autour de 60 %. Aussi ont-ils à rembourser des montants souvent élevés. Et les premiers à se plaindre sont la clientèle qui, à la fin du mois, a parfois des difficultés à honorer ses engagements. Quant aux responsables des institutions de microcrédit, ils brandissent, pour se justifier, la carte de la garantie et autres contraintes.
Pour l’économiste Eddy Labossière, « le micro crédit est une arme à double tranchant. S’il permet aux membres du secteur informel, qui ne disposent pas d’assez de garanties, d’obtenir du crédit, les taux d’intérêt en cours sont trop élevés. Ceci empêche une réelle accumulation de capital susceptible de permettre à l’emprunteur de sortir de la misère».
Mais, M. Labossière est aussi conscient des contraintes auxquelles le système de crédit fait face en Haïti. Pour lui, « octroyer des crédits est un exercice extrêmement difficile. Par exemple, la plupart des gens en Haïti ne peuvent pas être identifiés. Ils ne disposent pas de documents légaux et les adresses résidentielles sont difficiles à fournir», signale l’économiste.
En effet, une institution de microcrédit fonctionne surtout avec des fonds empruntés d’institutions bancaires privés. Parfois, elles ont accès à des dons ou des financements subventionnés. Elles sont donc obligées de recourir à « des équations compliquées pour pouvoir être rentables, performantes et continuer leurs activités», se défend Jean Saintima St Fleur, directeur de crédit à l’ACME.
En raison de ces failles, d’importantes précautions sont prises en amont par les institutions de microcrédit pour s’assurer que l’emprunteur s’acquittera de sa dette. Et parmi les mesures prises en vue de s’entourer d’un minimum de garanties figurent des évaluations, des visites de l’entreprise et même du domicile de l’emprunteur.
De même, pour déterminer le volume de crédits à accorder à chaque client, un ensemble de paramètres sont pris en considération. « On évalue le chiffre d’affaires à différents moments de l’année, du mois et même de la journée, selon les informations que nous obtenons du client. Le prêt est fait selon la capacité managériale de la personne et sa capacité d’absorption du crédit. Le remboursement est calculé sur le bénéfice probable. Et c’est celui-ci qui indique le montant final du prêt à octroyer », explique M. Saint Fleur.
Un système qui fonctionne
Les acteurs du secteur s’accordent à dire que la microfinance est un système qui marche. Ils avancent comme preuve le développement ainsi que l’élargissement de leur clientèle et de leur portefeuille de crédit.
Et pour plusieurs responsables d’institutions de microfinance, celles-ci représentent une alternative qui a permis à de nombreuses personnes de trouver un équilibre financier lorsqu’elles y mettent la discipline qu’il faut. Avant le développement du microcrédit, il n’y avait que les usuriers qui prêtaient à des taux dépassant certaines fois 200 % l’an.
Selon Mme Francine Jean Marie Célestin, directrice exécutive de la FHAF, une bonne discipline peut aider les emprunteurs à faire fructifier leurs investissements. « Les clients qui arrivent à faire la différence entre leurs actifs propres et ceux de leurs entreprises aboutissent toujours à d’excellents résultats», fait-elle remarquer.
Elle cite en exemple le cas de Marie Florence Georges, une cliente du FHAP depuis presque 20 ans. Le premier prêt octroyé à celle-ci remonte à 1991. A cette date, elle n’a eu droit qu’à 2500 gourdes (USD 59). Elle vient maintenant de souscrire à son 20e prêt pour un montant de 75.000 gourdes (USD 1785).
Pour cette commerçante qui tient une boutique dans un quartier commercial situé à l’entrée nord de la capitale, le plus important est de savoir gérer efficacement son entreprise. En effet, souligne-t-elle, « je différencie ce qui est à moi de ce qui est à FHAF. Je fais une saine gestion des fonds qui me sont confiés. Pour mes achats, je fais confiance à mon intuition et à la tendance du marché afin de ne pas me retrouver avec des stocks de marchandises difficiles à écouler ».
Mme Georges d’ajouter, un brin désolée: « Parfois, il m’est arrivé de disposer de mon propre capital et de me passer des prêts du FHAF. Dommage qu’à chaque turbulence politique, je suis obligée de repartir à zéro ».
L’histoire de Marie Michèle Lefèvre, une autre cliente de la micro, est également évocatrice. Et M. St Fleur de l’ACME aime en faire part à ceux qui pensent que le microcrédit ne fait que maintenir la population dans la misère.
Celle-ci est l’une des premières clientes de l’institution. Son premier prêt s’élevait à 10.000 gourdes (USD 248). 12 ans plus tard, cette ancienne institutrice qui gagnait 2.000 gourdes (USD 47) par mois, vient d’emprunter 3 millions de gourdes (USD 71.428) auprès d’ACME.
« Je sais que je dois bien gérer les fonds qui m’ont été octroyés pour pouvoir réaliser des bénéfices », lance-t-elle. Elle en profite pour donner des conseils : « une personne qui contracte un emprunt doit limiter ses dépenses ».
Pour le directeur de crédit d’ACME, Jean Saintima St Fleur, l’une des causes du succès du secteur est l’étroite collaboration entre la clientèle et ces institutions de crédit. « Les institutions de microfinance auraient échoué si la clientèle avait échoué, car c’est l’une qui supporte l’autre», avance M. St Fleur, avant d’ajouter: « nous avons une bonne clientèle, elle apprend de nous et nous apprenons d’elle ».
Un autre facteur ayant contribué à la réussite dans le secteur est sa crédibilité construite à partir de l’autorégulation. « On a réussi à construire un secteur crédible. En l’absence d’autorité de régulation, nous nous soumettons régulièrement à des audits. Notre institution est inscrite au Mix Market qui évalue la performance de ces genres d’entreprises », affirme Jean Saintima St Fleur.
« Et grâce à cela, les bailleurs nous font confiance. Nous pouvons obtenir de l’argent auprès des banques commerciales même au niveau international », se réjouit-il.
Certaines initiatives ont aussi contribué à assurer le succès des clients et de consolider le secteur. Parmi elles, l’accompagnement sous forme de séances de formation et de conseils dont bénéficient les clients. Un point de vue corroboré par la cliente Marie Michèle Lefèvre: « on nous visite souvent. Lorsque nous sommes en difficultés, on nous donne des conseils ».
Le secteur s’organise également. Deux associations professionnelles au sein du secteur non-coopératif de la microfinance ont en effet vu le jour. Il s’agit du Conseil national de financement populaire (KNFP) et de l’association nationale des institutions de microfinance d’Haïti (ANIMH)
Le KNFP regroupe surtout les acteurs évoluant en milieu rural. Elle s’est fixée pour mission « d’orienter, à travers l’appui technique et institutionnel apporté à ses membres, la construction d’un système de financement populaire capable de constituer un réel levier susceptible de changer significativement, au niveau national, la situation socio-économque des populations les plus démunies ».
De son côté, l’ANIMH veut aider à la « professionnalisation des institutions fournissant des services financiers et non financiers aux agents ayant peu ou pas d’accès aux structures financières traditionnelles ».
La création de ces regroupements constitue certainement un pas en avant. Mais le secteur reste confronté à d’énormes difficultés. Et l’une d’entre elles est le manque d’encadrement dont il est l’objet. « La clientèle de la microfinance est vulnérable aux crises politiques et aux intempéries, notamment dans le milieu rural. Lorsque de tels événements se produisent, nul n’est venu proposer son aide aux victimes», souligne la directrice exécutive du FHAF, Mme Francine Jean Marie Célestin.
A la recherche d’un cadre légal
Pour les professionnels de la microfinance, ce dont le secteur a le plus besoin actuellement est un cadre légal. A date, Haïti ne dispose pas d’un cadre réglementaire spécifique pour le volet non-coopératif de la microfinance. Un cadre légal qui permettrait notamment d’élargir l’offre de services.
Aussi, ce cadre réglementaire fait-il partie des recommandations soumises par les associations professionnelles dans le cadre du processus d’élaboration du Document de Stratégie Nationale pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté (DSNCRP). Lors de la préparation de ce document, leur contribution avait été sollicitée par les autorités publiques dans la définition d’une stratégie nationale de développement de ce secteur.
Outre le cadre légal, elles ont proposé la structuration du secteur par une assistance technique soutenue aux institutions de la microfinance. Elles préconisent également l’organisation permanente de formation et une diversification des produits financiers en vue de mieux répondre aux besoins des secteurs de production et des populations rurales notamment. Autre proposition du secteur est la mise en place d’infrastructures physiques et juridico-légales ainsi qu’un environnement socioéconomique favorable aux investissements.
Mais, selon de nombreux acteurs du monde économique, pour aboutir à un système de microcrédit véritablement efficace, des changements plus profonds s’imposent. Des changements qui auraient pour base une réforme globale du système financier du pays.
* Certaines données mentionnées dans ce texte proviennent du site www.lamicrofinance.org
Rédaction : Hugo Merveille
Edition : Martine Denis Chandler
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