Des élections sur fond de tension
29 novembre 2010 | Publié dans la catégorie : ArticlesLe 28 novembre était une journée électorale en Haïti. La population était appelée à élire son président parmi les 19 candidats en lice. Les Haïtiens devaient en outre élire les 99 députés de la Chambre et 11 des 30 membres du Sénat sur respectivement 120 candidats au Sénat et 900 pour la Chambre des députés. Et malgré des actes de violence signalés en divers endroits et des irrégularités dénoncées par de nombreux candidats, les opérations, elles, se sont poursuivies.
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Il est 6 :30 AM. Le Centre de Vote (CV) installé dans l’Hôtel de ville, à la Place Saint Pierre (Pétion-ville) vient d’ouvrir. Devant ce CV d’à peine 7 Bureaux de Vote (BV), Fabre Gary patiente. Résident de Jalousie, un quartier voisin, il s’est rendu à pied au CV. Cela fait bientôt une heure qu’il attend. « Je dois voter dans le bureau numéro 7 et j’attends qu’on m’appelle. J’attendrai le temps qu’il faudra, pour que mon vote puisse contribuer au changement», fait-il valoir.
Non loin, Dieuveu Bienaimé exprime son mécontentement de ne pouvoir voter. En mars dernier, il avait perdu sa Carte d‘Identification Nationale (CIN), et en aout, il en avait demandé une nouvelle. « Je me suis rendu plusieurs fois à l’Office National d’Identification et l’on ne sait pas où se trouve ma CIN », se plaint-il.
A l’entrée du CV, l’Agent de Sécurité Electorale (ASE), identifiable à son T-shirt orange et à l’inscription ASE, veille à ce que personne n’entre sans CIN ou accréditation. Il explique : « tout se passe dans le calme. Le seul problème est que le centre est trop étroit et les Bureaux de Vote ne sont guère bien distincts les uns des autres. Les mandataires, un représentant par parti, sont trop nombreux. Il y a trop de personnes dans le CV, et nous devons faire entrer les électeurs au compte goute ».
Le Centre de Vote de la Petite Place Cazeau, à Clercine, a pu ouvrir ses portes peu après 6 : 30. Aucun problème de matériel. Les membres des bureaux de vote étaient à l’heure, à l’instar des Agents de Sécurité Electoraux et des policiers. Au BV du Lycée de Petite Place, nombre de citoyens se plaignaient de n’avoir pas vu leur nom sur aucune des listes disponibles sur place.
Pour Belfleur Elmonte, représentant le parti Rassemblement des Démocrates Nationaux Progressistes (RDNP), «c’est quelque chose de bien planifié ». Aristil Toussaint du Mouvement Démocratique pour le Relèvement d’Haïti (MDRH) parle, pour sa part, d’« injustice » pour qualifier la situation.
Et pour résoudre le problème, Ernso Chamblain, superviseur mandaté par le CEP, a dû attirer l’attention d’un responsable du CEP qui l’a autorisé à faire voter ceux dont les noms figurent sur l’une des listes. Selon des policiers sur place, rien de spécial n’est à signaler.
Du vote dans les camps de déplacés…
En face de l’Hôtel de ville, au camp de la place St Pierre, les personnes déplacées en sont à leur première élection. Jislaine Charles réside dans ledit camp depuis le 13 janvier. Sous sa tente rafistolée, qu’elle partage avec 8 autres personnes, elle se prépare à aller voter, mais ne sait pas encore où, car son ancien Centre de Vote a été détruit durant le tremblement de terre. « Regardez les conditions dans lesquelles nous vivons», se lamente-t-elle. « J’attends du candidat pour lequel je vais voter qu’il vienne changer la situation et qu’il nous offre un logement digne et décent ».
Quelques tentes plus bas, Rosen Alci, l’une des marchandes du camp. Avant le tremblement de terre, elle vendait ses produits au marché sur la route de Frères. Ce matin, elle n’a presque rien écoulé de sa marchandise du fait, explique-t-elle, que «les gens vont voter et ne s’occupent pas de leurs tâches de tous les jours ». Rosen ira voter et est attentive à l’évolution de la situation.
Dans le camp d’hébergement «Pétion-Ville Club », Luckson, 24 ans, étudiant en Science Juridique, patiente à l’entrée de la tente qui tient lieu de Centre de Vote. Muni de sa CIN, il est visiblement décidé à voter. « Je veux dire non à la corruption, à la criminalité et à la délinquance juvénile. Le pays peut s’en sortir. Il nous faut des dirigeants consciencieux et sérieux, qui soient capables de donner de nouvelles orientations au pays », souhaite-t-il.
Ils sont une trentaine, majoritairement des jeunes, à faire la queue, tous guidés par le même leitmotiv : le changement. « Nous avons besoin d’un « David » pour diriger le pays », dit Sergo, faisant allusion à l’ancien Roi d’Israël, un homme providentiel qui « renversait les barrières » dressées devant son peuple. Et une électrice, Clomène, de renchérir : « je vis sous une tente avec mes 5 enfants. Si je croise les bras, la situation va rester inchangée. Avec mon bulletin de vote, je peux faire bouger les choses ».
Si tous veulent recourir au pouvoir des urnes, très peu d’entre eux y parviennent. Pour cause, leur nom ne figure pas sur le registre électoral. « J’ai ma carte, je ne peux pas voter. Pourtant, c’est dans ce camp que je m’étais inscrit », lance un électeur, visiblement en colère. Une situation identique dans le camp Jean-Marie Vincent avait donné lieu à un début de manifestation et une panique généralisée malgré une présence très remarquée de la Police Nationale d’Haïti (PNH) et des casques bleus de la MINUSTAH.
Atmosphère quasi identique dans les régions…
Dans le Nord-Ouest, les élections ont eu lieu dans une légère confusion. En effet, aux environs de 6 :30 AM, plusieurs électeurs étaient déjà en ligne pour voter. Cependant, certains d’entre eux ont eu des difficultés à trouver leur bureau de vote. Des électeurs ont vu leurs noms dans la liste affichée à l’entrée du Bureau de Vote, mais ne l’ont pas retrouvé sur la deuxième liste de vérification du bureau. Les superviseurs et les managers du Centre ne sont pas en mesure d’orienter ces derniers.
Quelques difficultés également enregistrées dans le Nord du pays à l’ouverture des Bureaux de Vote. Dans le Centre de Vote situé à Jean XXIII, 2ème section Cite Lescot, à Cap-Haïtien, par exemple, les Bureaux de Vote numéros 1, 2, 3 et 4 n’ont ouvert qu’après 09:00 AM. Les électeurs, eux, se sont pourtant déplacés en grand nombre. Mais nombre d’entre eux n’arrivent pas, soit à trouver leur Centre de Vote, soit leurs noms sur la liste électorale.
Une situation identique a créé une vive tension au Semi-Lycée Anacaona, 3ème section Petite Anse de Cap-Haïtien. Egalement source de tension, la duplication des noms de certains électeurs dans plusieurs Bureaux de Vote. Enfin, le remplacement au pied levé de certains membres de Bureau de Vote a, par endroits, aggravé la situation.
Dans le département de l’Artibonite, les opérations électorales avaient débuté sans trop de difficultés. Toutefois, de vives tensions ont été enregistrées dans la commune de Desdunes. Au moins deux personnes ont été blessées par balles, suite aux affrontements entre des groupes rivaux.
Par ailleurs, des individus avaient temporairement séquestré le maire principal de la commune, Wesner Archélus. Celui-ci a pu être relâché grâce a l’intervention des agents de l’Unité Départementale de Maintien de l’Ordre (UDMO) de la PNH, avec l’appui du contingent argentin de la MINUSTAH. « Nous déplorons cet acte anti démocratique », s’est indigné Odigé Murat, maire adjoint de Desdunes. M. Murat a confirmé (9 :30 AM), la fermeture de trois des quatre Centre de Vote (CV) de cette commune.
A Petite Rivière, une autre commune du département, les retards enregistrés dans l’ouverture du CV de l’Ecole nationale de Jean Denis ont aussi engendre de vives tensions. Des jets de pierre ont été lancés par des fauteurs de troubles en direction de ce Centre de Vote.
Dans le Plateau Central, les élections ont démarré avec un léger retard. Les 90 Centres de Vote dudit département ne sont ouverts qu’à partir de 7 :00 AM. A Hinche, notamment au Lycée National Dumarsais Estimé, plusieurs dizaines d’électeurs sont pourtant arrivés aux environs de 5:00 AM.
Des candidats dénoncent !
Dès les premières heures du scrutin, des candidats à l’élection présidentielle ont dénoncé à travers les media désordres, fraudes et bourrages d’urnes.
Dans une déclaration, le candidat Jacques Edouard Alexis souligne : « nous disons à la population de rester mobilisée, d’attendre notre mot d’ordre face à cette situation de désordre que le Président Préval et son équipe « INITE » ont provoqué en cette journée d’élections ».
La candidate Mirlande Manigat dit, elle, être au courant de « fraudes massives enregistrées », des « urnes déjà bourrées » ou, dans certains endroits, brulées ». Autres actes dénoncés, le fait que « des partisans de INITE ont dormi à l’intérieur des bureaux de vote ». Mme Manigat déplore aussi que l’« on refuse l’entrée dans les Bureaux de Vote à des mandataires qui ne sont pas INITE et il y a des gens du parti INITE armés devant certains Bureaux de Vote » ne laissant entrer que ceux qui désirent voter pour ledit parti.
En milieu de journée, 12 des 19 candidats à la présidentielle ont, dans une déclaration conjointe à la presse, demandé l’annulation du Scrutin. Aussitôt, des milliers de manifestants ont pris d’assaut des grandes artères de la capitale et de certaines villes départementales pour dénoncer « des fraudes ».
Des troubles ont également éclaté à proximité des Centres de Vote. C’est le cas par exemple du Lycée du Sténio Vincent de Saint-Marc, aux abords duquel a débuté une manifestation spontanée vers 3 : 30 PM. Près de deux heures plus tard « ont été disséminés des bulletins partout à travers la ville». Auparavant, « une vingtaine de jeunes avaient fait irruption dans le CV et ont commencé à éparpiller des bulletins sur la cour ».
A l’Ecole Nationale de Bocozelle, une localité de l’Artibonite, les superviseurs des CV ont abandonné le décompte de bulletins pour se mettre à l’abri. Aux Gonaïves, un groupe d’environ 500 personnes ont manifesté devant la principale cathédrale de la ville, aux environ 06:50 PM.
Dans le Sud, au centre ville de Port-a-piment, un CV a été incendié par des hommes armés. Pour l’heure, ces violences ont fait un mort, survenu notamment à Aquin, également dans le département du Sud.
A travers le pays, l’intervention rapide et adéquate de la Police Nationale d’Haïti (PNH) et des forces sécuritaires de la MINUSTAH a permis de rétablir l’ordre. L’occasion pour le Commissaire de la UNPol, le Major-Général Chaumont, de saluer ici leur « excellent travail ».
Lors d’une conférence de presse, le Président du Conseil Electoral Provisoire, Gaillot Dorsinvil, reconnait : « il y a certainement quelques faiblesses au niveau de la logistique qui sont à l’origine des petits incidents enregistrés ça et là. Mais ce sont des problèmes que nous allons résoudre. De plus, ils ne sont pas aussi graves qu’on ne le pense. Ce qui ne pourrait donc pas justifier une annulation du scrutin. Et d’ajouter : « nous ne sommes pas en mesure pour le moment d’avancer un pourcentage de la participation à cette journée électorale. Mais nous pouvons déjà féliciter la grande mobilisation de l’électorat à l’occasion de ces élections ».
Dans un communiqué, les Nations Unies et la communauté internationale ont exprimé « leur vive préoccupation suite aux nombreux incidents qui ont émaillé le déroulement du scrutin », exhortant la population ainsi que l’ensemble des acteurs politiques à rester calmes. « Une éventuelle détérioration de l’état de la sécurité dans le pays aura des conséquences dramatiques immédiates sur le nombre des victimes de l’épidémie de cholera », dit en outre le communiqué.
Le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU en Haïti a visité, dans la matinée du 28 novembre, trois Centres de Vote à travers la région métropolitaine de Port-au-Prince. Il était en compagnie d’observateurs internationaux dont le Sous-secrétaire général de l’Organisation des Etats Américains (OEA), Albert Ramdin, et de l’ancien ministre français Charles Josselin, représentant l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).
Rédaction : Unité Publication
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