Haïti, quand la femme apprend la violence

Abandon de familles, analphabétisme et chômage chronique, agressions sexuelles et pauvreté extrême… ainsi se dessine le quotidien des habitants des quartiers précaires de Port-au-Prince. Parmi les plus vulnérables, certaines femmes n’ont d’autres moyens que d’emprunter le chemin de la violence pour se protéger

Après huit ans d’une relation intime avec un homme de sa commune, Fritznaine est tombée enceinte à 28 ans. Alors commence pour elle la désillusion. « Il ne refuse pas seulement de m’épouser, mais surtout de prendre en charge son enfant », explique-t-elle, dépitée. Elle et son fils, aujourd’hui âgé de quatre ans, continuent d’habiter chez ses parents à Soleil 9, un quartier de Cité Soleil.

Devant cette démission de son conjoint, la mère se fait exigeante : « Chaque fois, je dois aller chez lui pour réclamer la ration alimentaire de l’enfant parce que je n’ai pas de ressources », soupire-t-elle. Lors d’une de ces visites, lassée de quémander son dû à celui qu’elle appelle désormais son « ex amant », elle cède à la violence. « Lorsque je suis allée le voir au sujet de la ration, sa copine voulait me mettre dehors, nous nous sommes battues ce jour-là », reconnait-elle. D’autres bagarres ont opposé les deux femmes et, depuis, Fritznaine passe pour une femme violente aux yeux de son entourage.

Selon Gilberte Jean Pierre, psychologue du projet social « Plis Espas pou Famn nan Cite Soleil » (Plus d’espace pour les femmes de Cité Soleil), l’inversion des rôles de la violence est une réalité. « Les femmes violentes sont celles qui se disputent avec leur époux, leurs rivales ou leurs proches parents en prenant l’initiative de la bagarre. Ce sont encore les femmes associées aux gangs », explique la psychologue qui ajoute que la violence chez les femmes ne vise pas que les adultes mais aussi les enfants. « À défaut de s’en prendre à son mari, la femme frustrée transfère sa rage sur ses propres enfants, voire les bébés que certaines refusent d’allaiter », poursuit la clinicienne.

Ce qui peut rendre une femme violente

« La violence faite par les femmes a des causes multiples mais les plus fréquentes sont la jalousie, l’abandon de familles et la consommation de la drogue », affirme Gilberte. Dans certains quartiers populaires, le « vit avec », expression haïtienne synonyme du concubinage, est la règle. « Il n’y a pas de fidélité à respecter car très peu de couples sont mariés », souligne la psychologue.
Mais la cause profonde de cette violence à visage féminin est l’extrême pauvreté.

« La population survit dans des conditions infrahumaines et souffre d’une très grande exclusion et marginalisation sociale », déplore un rapport de la Section de la Réduction de la violence communautaire (RVC) de la MINUSTAH, qui finance ce projet de soutien psychologique aux femmes des quartiers populaires.

Dans ces quartiers pauvres de la capitale haïtienne, la majorité de personnes vit avec un revenu bien en deçà du seuil de pauvreté, d’un dollar américain par jour.

C’est ce que les spécialistes appellent le « double abandon » : un abandon de l’Etat remarqué par l’absence des services sociaux de base et l’abandon des familles par les hommes. Un double abandon qui fait le lit de l’insécurité, comme le souligne l’Association des volontaires pour le service international (AVSI) dans son rapport de 2013 sur la commune de Cité Soleil.

Financé par la MINUSTAH et mis en œuvre par AVSI, le projet « Plis Espas pou Famn », veut en finir avec le statut de « commune la plus dangereuse de Port-au-Prince » qui colle à la peau de cette ville de 300 000 âmes.
400 femmes victimes et auteurs de violence y ont bénéficié d’assistance psycho-sociale à travers diverses activités.

Des activités pour extérioriser les frustrations

« Dans nos groupes de discussion, les femmes exposent et débattent des problèmes qui les poussent vers la violence », indique Gilberte, qui anime les groupes en sa qualité de psychologue. « Elles ont ainsi l’occasion de partager entre elles leurs expériences et conseils de gestion de conflit ». A travers les groupes de parole, une seconde activité d’écoute, la psychologue s’entretient avec ses patientes afin de les aider à « extérioriser les frustrations qui les consument et qui alimente la violence ».

Les assistants sociaux du projet organisent aussi de visites au domicile des bénéficiaires en vue de comprendre la dynamique dans le couple ou la famille. « Car il arrive que ce que la femme nous relate soit voilé ou exagéré », explique une étudiante en psychologie en stage au centre d’AVSI à Cité Soleil. « Les visites à domicile permettent de confirmer ou d’infirmer le récit de la femme ».

L’activité la plus salvatrice, pour celles qui visitent le centre, est la tenue d’ateliers qui regroupent les femmes autours d’activités telles que la cuisine. Selon la psychologue, le but est de sortir les femmes de leur quotidien afin de retrouver la confiance et l’estime de soi.

« Ma participation au projet a permis de changer de vie. J’ai appris à étouffer la haine et à ne pas répondre à la violence par la violence », témoigne Fritznaine.

La psychologue explique que sur les 400 femmes bénéficiaires d’assistance psycho-sociale, 90% ont amorcé le processus de changement.

Fort de son succès, le projet associe maintenant au suivi psychologique l’apprentissage d’activités génératrices de revenu comme la transformation des produits alimentaires ou la cosmétologie.

Outre la commune de Cite Soleil, trois projets similaires ont été mis en œuvre dans les communes de Matissant, Bel Air et dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

Antoine Adoum Goulgué